Rapport de l’escadron I/13 de gendarmerie mobile, 17 mai 1968
Les nombreuses publications sur les manifestations de mai-juin 1968 témoignent de la diversité de la perception de ces faits historiques. Ces événements ont également une signification particulière pour la gendarmerie, car ils marquent une rupture en termes d’approche du maintien de l’ordre. C’est précisément ce que montre le rapport de l'escadron 1/13 de gendarmerie mobile, daté du 17 mai 1968.

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Ce type de document a été rédigé par tous les commandants des escadrons déplacés dans la région parisienne. Comme l’indique le texte cité en référence, il s’agit d’une demande de la hiérarchie, plus précisément du commandement régional de la Gendarmerie nationale (CRGN) à Paris. L’objectif est de tirer rapidement des enseignements par retour d’expérience, afin de moderniser les moyens et les techniques de maintien de l’ordre. L’ampleur de la démarche témoigne du choc ressenti par l’institution, comme après les émeutes du 6 février 1934.
Sources précieuses d’information, ces rapports sont établis selon un schéma prédéfini qui se compose de deux grandes parties. Dans un premier temps, le rédacteur décrit, de manière plus ou moins succincte, les conditions d’emploi de son unité. Puis, il formule des propositions concernant la tenue, l’équipement et l’emploi du personnel engagé dans les opérations de maintien de l’ordre.
Chronique de mai
La première partie du rapport du 17 mai 1968 représente une pièce d’un vaste puzzle permettant de reconstituer les mouvements des forces de l’ordre et les actions des manifestants. Elle donne surtout des informations intéressantes sur les conditions d’emploi de la gendarmerie mobile. On apprend ainsi que les escadrons sont mis à la disposition de commissaires de police pour intervenir. Il s’agit là d’un principe fondamental en matière de maintien de l’ordre, souvent méconnu du public. La gendarmerie, en tant que force militaire, ne peut agir que dans le cadre d’une réquisition émanant d’une autorité administrative. Les relations entre la police et la gendarmerie apparaissent pour le moins cordiales. Les officiers de l’Arme s’accordent d’ailleurs à reconnaître la « courtoisie » et le « bon esprit » des commissaires ainsi désignés. L’un d’eux note toutefois que certains commissaires prennent « la fâcheuse habitude d’articuler eux-mêmes (quelques fois en entrant dans les détails) les escadrons voire les pelotons ».
Une autre information intéressante concerne la diversité des forces de police engagées dans la capitale. La gendarmerie mobile est elle-même renforcée par d’autres unités de l’Arme. Au total, entre le 3 mai et le 30 juin 1968, l’institution mobilise onze états-majors de groupement (1er de Satory, 2e de Melun, 3e de Drancy, 5e d’Arras, 6e de Saint-Quentin, 7e de Rouen, 11e de Bordeaux, 12e de Niort, 13e de Limoges, 17e de Verdun et 18e de Strasbourg), seize états-majors de groupe (I/1, II/1, I/2, II/2, I/3, II/3, I/4, II/4, I/6, II/6, I/11, I/15, I/17, II/22 et le sous-groupement opérationnel des forces françaises d’Allemagne -FFA-) ainsi que 88 escadrons de gendarmerie mobile, cinq escadrons des FFA, cinq escadrons de la gendarmerie départementale, quatre formations du régiment d’infanterie et de celui de la cavalerie de la garde républicaine de Paris, ainsi que cinq compagnies de marche d’élèves-gendarmes.
En dehors du dispositif policier, les rapports de gendarmerie permettent de reconstituer la chronologie des événements. Les gendarmes mobiles sont engagés dès le 3 mai 1968, lorsque le recteur Roche demande l’évacuation de la Sorbonne. Ils sont ensuite présents durant toute la période des troubles, notamment lors des nuits violentes des 10 et 24 mai. Grâce aux écrits des commandants d’unité, il est possible d’observer les moyens et les techniques d’action des manifestants. Les gendarmes notent ainsi que ceux-ci utilisent des bouteilles, des manches de pioche, des boulins, des billes d’acier, des pavés et des cocktails Molotov. Le rapport n° 87/2-D du 17 mai 1968, quant à lui, décrit les techniques employées pour gêner l’intervention des forces de l’ordre : « la progression de l’unité, peut-on lire, s’avère particulièrement difficile en raison de la présence dans cette rue étroite de véhicules qui l’obstruent et de fils de fer tendus en travers de la chaussée sur une distance de 50 mètres environ ». Ce document mentionne surtout la présence de barricades et confirme le harcèlement des forces de l’ordre à partir des terrasses des immeubles.
Enfin, les rapports de gendarmerie insistent sur le sang froid et l’esprit de discipline des gendarmes. Comme l’explique un capitaine, « le personnel s’est comporté d’une manière exemplaire au cours des rudes engagements de la nuit du 10 au 11 mai 1968. Les jeunes gendarmes (moins de 28 ans de moyenne d’âge) ont manœuvré en ordre et, parfaitement exécuté les ordres donnés ». De son côté, le lieutenant commandant l’escadron 7/17 de Sarreguemines n’hésite pas à écrire que la cohésion de ses hommes a permis « d’éviter le pire malgré la fatigue, les difficultés rencontrées et la modicité des moyens matériels ». Au total, du 3 mai au 12 juin 1968, les forces de l’ordre comptent 1368 blessés dont 434 gendarmes.
Les "cahiers de doléance" de la Mobile
Après avoir relaté le rôle joué par leur unité, les rédacteurs des rapports de gendarmerie exposent les problèmes auxquels ils ont été confrontés. Tous insistent sur l’inadaptation des moyens pour remplir leur mission de maintien de l’ordre.
En matière d’équipement, tout d’abord, le type de véhicules employé suscite plusieurs critiques. « Les cars Berliet, note un capitaine, se sont révélés lourds à manœuvrer dans les petites rues et dans les virages un peu serrés ». Un autre officier préconise d’utiliser de petits cars de vingt-quatre places en banquettes.
Par ailleurs, le manque de transmissions fait l’objet de plusieurs commentaires, tels que celui-ci : « toutes les unités devraient disposer de moyens VHF, de façon à tenir le commandement au courant des opérations dans lesquelles des unités isolées sont engagées ».
En réalité, les critiques portent essentiellement sur la faiblesse des équipements individuels en termes de protection et d’intervention. L’armement, notamment, se révèle inadapté. « Le fusil MAS 36 est trop lourd pour les opérations de maintien de l’ordre », se plaint un commandant d’escadron. Pour un autre, « il semble ridicule que les officiers et gradés soient encore dotés du PM [pistolet mitrailleur]. Une bonne matraque serait de beaucoup plus utile ». Il est vrai qu’au cours des événements de mai 1968 seules les compagnies républicaines de sécurité (CRS) sont équipées de matraques. Le lance-grenades, quant à lui, bénéficie d’un large soutien car il permet de tenir les manifestants à distance, mettant ainsi le personnel à l’abri des jets de projectiles. Plusieurs rapports préconisent d’accroître sa dotation au sein des pelotons.
En ce qui concerne la protection, les services rendus par le casque sont unanimement reconnus, mais le modèle existant s’avère incommode d’emploi. Comme l’explique un capitaine de l’escadron 3/3, « le casque de maintien de l’ordre doit être léger, en une seule partie, protéger la nuque et permettre d’y adapter un protège visage en plexiglass ». En fait, il s’agit du seul élément de protection du personnel. Contrairement aux CRS, les gendarmes mobiles ne possèdent pas de boucliers et les lunettes anti-gaz se révèlent inadaptées car elles ne collent pas suffisamment au visage et se couvrent vite de buée.
Au-delà des équipements individuels, l’uniforme entier est à revoir. Les gendarmes portent, en effet, la vareuse avec chemise, cravate et baudrier. « La tenue aux couleurs de l’Arme, regrette le capitaine de l’escadron 3/3, est une tenue chère et excessivement fragile. Elle ne convient absolument pas pour les services rudes où le personnel reçoit des projectiles solides ou liquides de toutes sortes ou charge des barricades en flammes. Il est nécessaire, soit d’effectuer les services dans une autre tenue moins chère et moins fragile, soit d’augmenter très notablement la prime d’habillement et l’attribuer aux officiers ». D’autres officiers demandent la suppression du baudrier, l’acquisition d’imperméables et le remplacement des « rangers jugées trop longues et souvent inesthétiques par des bottes solides et larges ». À travers ces suggestions, se dessine une véritable tenue spécifique au maintien de l’ordre. C’est d’ailleurs ce que réclame le capitaine de l’escadron 1/7. Selon lui, « une tenue spéciale MO [maintien de l’ordre] (genre tenue de combat améliorée) assurerait plus de mobilité et d’aisance dans les opérations et en particulier pour les charges et les prises de barricades ».
« L’imagination prend le pouvoir »… dans la gendarmerie mobile
Comme le concède un officier, « les événements avec lesquels nous sommes actuellement confrontés sont venus nous rappeler le caractère prioritaire de la mission de maintien de l’ordre de la gendarmerie mobile et les conséquences graves qui peuvent résulter d’une insuffisance dans ce domaine ». Le choc provoqué par la violence des manifestations entraîne effectivement plusieurs mesures d’urgence dont la portée va véritablement se faire sentir au cours des années suivantes.
Un premier effort est immédiatement porté au niveau des effectifs. La loi de Finances de 1969 prévoit la création de mille postes destinés à la gendarmerie mobile pour constituer cinq nouveaux escadrons. À la fin de l’année, cette subdivision d’arme aligne quinze escadrons de plus : sept escadrons créés à compter de juillet 1968, cinq en 1969 et quatre escadrons transférés des Forces française en Allemagne (FFA). Les effectifs de la gendarmerie mobile doivent atteindre 17 306 hommes, soit 28 % des effectifs totaux de la gendarmerie.
Toujours en matière de personnel, les événements de mai 68 ont démontré la difficulté pour l’Arme de mobiliser des réserves. En effet, selon le système en vigueur, certains appelés du contingent sont inscrits, à l’issue de leur service militaire, dans la liste des réserves de la gendarmerie, sans pour autant y avoir jamais servi ! Il va sans dire que la fiabilité des éléments retenus est toute relative en cas de rappel. C’est pourquoi, sous l’impulsion de Jean-Claude Périer, directeur de la gendarmerie et de la justice militaire de 1962 à 1973, il est décidé de permettre aux jeunes Français d’effectuer leur service militaire dans la gendarmerie. Grâce à l’expérience acquise, ces gendarmes auxiliaires peuvent servir plus efficacement dans la réserve.
Mais, les réformes concernant la gendarmerie mobile ne se limitent pas aux effectifs et on assiste à une complète remise en cause du mode d’action de cette subdivision d’arme en matière de maintien de l’ordre. Ainsi, le commandement de la gendarmerie décide de créer le 18 juin 1968 une commission composée d’officiers ayant « particulièrement participé aux événements ». L’objectif est de refondre l’instruction sur le maintien de l’ordre du 1er août 1930. Les effets se font sentir dès l’été 1968 avec la proposition d’une nouvelle tenue MO par la sous-commission des équipements. Les lunettes anti-gaz sont remplacées par un modèle plus adapté et un projet de casque, doté d’une visière, est lancé. Afin d’améliorer la protection individuelle des gendarmes, des boucliers sont également commandés et le port d’un gilet pare-coups et de protège-tibias est préconisé.
Parmi les nombreuses améliorations demandées, certaines aboutiront dans les années suivantes. L’amélioration des moyens de communication, la mise en place de grilles de protection sur les fourgons-cars et les véhicules de commandement, et surtout le développement d’une composante blindée, spécifique au maintien de l’ordre, trouvent en effet leur origine dans les réflexions engagées alors.
Par ailleurs, les réformes concernent les conditions d’emploi des escadrons et surtout la formation du personnel. Il s’agit d’une véritable attente des unités comme le montre l’exemple suivant : « l’accent en matière d’instruction a été mis depuis trois ans sur la préparation au BAT [brevet d’aptitude technique]. Or, les unités de gendarmerie mobile en général et l’escadron en particulier se composent, pour plus de la moitié, de jeunes gendarmes issus du stage. Il apparaît, en conséquence, que toutes les prescriptions concernant les deux premières années d’instruction dans les unités sont à reconsidérer. La première année devrait être consacrée presqu’exclusivement à la formation en vue du MO et de la DOT [défense opérationnelle du territoire]. Par contre la deuxième année pourrait être réservée à la préparation de la totalité du programme BAT ».
Cette attente est satisfaite avec la création, le 1er avril 1969, du centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile (CPGM). Installé à Saint-Astier (Dordogne), ce centre doit, conformément à la décision ministérielle, « permettre aux unités de gendarmerie mobile de parfaire leur instruction et d’acquérir la cohésion nécessaire à l’exécution des missions de maintien de l’ordre ». De juin 1969 à octobre 1970, treize stages se succèdent avec trente-neuf escadrons. Les premiers stages s’organisent de manière empirique avec des moyens limités. Mais, au fil des années, le CPGM développe ses capacités pour assurer une meilleure formation. À partir de 1975, un terrain d’exercice est spécialement aménagé pour reproduire les conditions de maintien de l’ordre en milieu urbain. Il prend le nom de Cigaville en référence au centre d’instruction des gendarmes auxiliaires (CIGA) implanté sur le site. Changeant plusieurs fois d’appellations, le CPGM devient en 1999 le centre national d’entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG). Il est aujourd’hui un point de passage obligé pour tous les élèves officiers ou sous-officiers souhaitant intégrer l’institution ainsi que pour tout le personnel effectuant un stage de maintien de l’ordre ou d’intervention professionnelle (IP). Le CNEFG a acquis une reconnaissance internationale qui se traduit par l’accueil régulier de délégations étrangères.
En savoir plus

La gendarmerie mobile à l'épreuve de mai 1968
Les événements de mai 1968 nous sont généralement connus au travers des travaux des historiens ou des sociologues, voire des seuls contestataires d’alors. Pourtant, à l’exception d’un commissaire et du préfet de police de l’époque, les membres des forces de l’ordre – acteurs tout aussi incontournables que les manifestants qui occupèrent le devant de la scène parisienne pendant deux mois – ne se sont jamais exprimés. Ce récit a donc pour objectif de donner la parole aux gendarmes mobiles engagés dans les opérations de maintien de l’ordre. La gendarmerie mobile qui, déjà en Algérie, avait mérité d’être qualifiée de « dernier rempart de la République », ne faillit pas malgré un grand nombre de blessés dans ses rangs, un rythme d’emploi qui laissait peu de place au repos et des conditions de vie dans des cantonnements plus que rustiques. Au-delà des événements eux-mêmes, mai 1968 apparut comme une véritable révolution dans la tactique été les moyens employés. Une véritable école française du maintien de l’ordre naquit des cendres des barricades, qui allait progressivement asseoir sa réputation tant en France qu’à l’étranger : création d’un centre d’entraînement dédié à la gendarmerie mobile, emploi de véhicules blindés adaptés aux affrontements de rues, adoption d’une tenue spécialement créée pour le maintien de l’ordre… Qui sait ce qui serait arrivé si, durant ce printemps où s’installait le chaos dans les rues et dans les entreprises, gendarmes et policiers avaient tiré dans la foule ou s’étaient, comme tant d’autres, effondrés ?
Mai 68.fr : retour aux sources
Site du CODHOS (Collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale) : recensement des écrits et manifestations de toutes sortes consacrées au 40e anniversaire de 1968, annuaire de liens vers les publications en ligne, bibliographie, chronologie revient le déroulé des mois de mai et juin 68.
Mai 1968 dans les Actualités françaises
Mise à jour : avril 2010




