Ministère de la défense

Lettre du pasteur arménien Dikran Antreassian, 8 août 1915

 

Datée du 8 août 1915 et conservée dans les fonds du département Marine consacrés à la Première Guerre mondiale (cote SS Q 85), la lettre du pasteur Dikran Antreassian témoigne de la tragédie vécue par la communauté arménienne en 1915. Rédigée à l‘attention de tout bâtiment des différentes marines alliées, elle est rédigée en anglais et sera traduite à bord du croiseur cuirassé Guichen à l’attention des officiers.

 

Première page de la lettre du pasteur Antreassian

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Le génocide des Arméniens

 


 

Parvenu au pouvoir avec l’appui des groupes minoritaires, le gouvernement Jeunes Turcs qui dirige le pays depuis 1909, refuse cependant la création d’un état arménien et s’aliène les mouvements indépendantistes de cette communauté, qui cherchent alors d’autres appuis dans la région, notamment auprès des Russes. L’engagement de la Turquie aux côtés de l’Allemagne en novembre 1914 donne alors l’occasion à Istanbul de régler définitivement la « question arménienne » en profitant de la confusion de la guerre pour dissimuler les opérations destinées à éradiquer définitivement la présence des Arméniens sur le sol de l’empire.

Outre que la communauté arménienne constitue un des plus épineux problèmes de la question d'Orient, elle est également vécue comme un obstacle à l'unification des peuples turcophones par un gouvernement turc empreint d'idéologie nationaliste. Les raisons invoquées pour justifier ces massacres tiendront cependant à d'autres arguments : désertions des Arméniens combattant dans l'armée turque, soi-disant insurrections de villages, crainte d'une collusion entre les Arméniens et les troupes russes.

C’est pourtant tout le processus d’un génocide qui est mis en place au mois d’avril 1915, depuis la persécutions des notables citadins, jusqu’à l’élimination quasi systématique des hommes et la déportation des femmes, vieillards, enfants, livrés à la famine, à l’épuisement, aux bandits qui veulent s’en emparer et à la décimation par les troupes chargées de les encadrer. Un million et demi d’Arméniens trouveront ainsi la mort par ces différents moyens.

Les Arméniens secourus par la Marine française ont ainsi dû quitter les villages de Vakif, Razer, Youroun-Oulouk, Kabousi, Kabakli, Hadji Hababeh, Bithias, Eukus-Keupru (selon la dépêche du 22 septembre 1915 émise par le commandant la 2ème division, à l’attention du ministre de la Marine, archives centrales de la Marine, SS Ed 125). Après un long périple, ils ont trouvé un refuge en se retranchant sur le mont Moïse (Moussa Dagh), situé sur la côte syrienne, au Nord de la baie d’Antioche. Pendant plus d’un mois, ils luttent contre les troupes turques, tout en envoyant sur la côte un groupe dont la mission est de prendre contact avec les navires qui croisent au long des côtes. A cette fin, le pasteur Dikran Antreassian rédige une lettre, en anglais, dans laquelle il implore le secours des alliés et expose les exactions dont il a été témoin.


L'intervention de la troisième escadre française

 


 

Au matin du 5 septembre 1915, le croiseur cuirassé Guichen (qui surveille les côtes d’Asie mineure dans le cadre du blocus imposé par les Alliés à la Turquie) repère un grand carré blanc à croix rouge orienté vers la mer. Le capitaine de frégate Brisson, qui commande alors le navire, envoie quelques hommes en reconnaissance, lesquels reviennent avec la lettre de Dikran Antreassian, portée par un homme se présentant comme le chef des assiégés et qui rapporte que les réfugiés sont à bout de force, de vivres et de munitions et ne tiendront plus que huit jours. Il demande à ce que les marins français embarquent les femmes, les vieillards et les enfants pour Chypre, et qu’ils équipent en armes et en nourriture les hommes restant sur place.

Constituée le 5 février 1915 et placée sous le commandement du vice-amiral Dartige du Fournet, la troisième escadre n’a que quelques mois d’existence lors des évènements du Moussa Dagh. L’entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l’Allemagne, a en effet amené les Alliés à focaliser leur action sur le contrôle des Dardanelles et sur la protection du canal de Suez, que l’armée turque attaque le 3 février 1915. L’attaque échoue, mais la menace subsiste. Renforcée, la défense du canal se prolonge par la surveillance qu’exerce la troisième escadre sur les côtes d’Asie mineure et de Syrie, sous domination ottomane.

L’escadre est notamment chargée de faire appliquer le blocus auquel sont soumises les côtes turques depuis le 23 août 1915. Au début du mois de septembre 1915, elle se compose de huit bâtiments, répartis en deux divisions. La première, composée du Desaix, du Guichen et de la Foudre, est affectée à la surveillance des côtes d’Asie Mineure. La seconde, qui comprend le Jauréguiberry, l’Amiral Charner et le D’Estrées, est chargée des côtes de Syrie. La Jeanne d’Arc, battant pavillon de l’amiral, garde sa liberté d’action, et le remorqueur Laborieux stationne en baie d’Alexandrette.

Après le refus des autorités britanniques d’accueillir à Chypre les plus vulnérables, l’amiral Dartige du Fournet prend la décision d’évacuer l’ensemble des réfugiés sur Port-Saïd. L’accord lui parvient alors que l’évacuation a déjà commencé. La troisième escadre mettra un jour et demi pour embarquer quatre mille personnes à bord de cinq de ses bâtiments (Desaix, Guichen, bénéficiant de l’appui de la Foudre, du D’Estrées et de l’Amiral Charner) et dix jours pour terminer l’opération, improvisant ainsi un sauvetage exceptionnel.

 

 

 

 

Création : juin 2009