La mise de Paris en état de siège, 24 juin 1848
Devant donner naissance à la Seconde République, la Révolution de 1848 se déroule en deux actes. Le premier, au mois de février, obtient rapidement l’abdication de Louis-Philippe et l’instauration d’un gouvernement provisoire. Le second, en juin, oppose les tenants de l’ordre aux républicains socialistes, qui veulent poursuivre la révolution par des mesures concrètes en faveur des travailleurs. Très mal employée lors des tentatives de répression des premières émeutes, l’armée va profiter, pour ses opérations en juin dans les rues de Paris, des leçons tirées des échecs de février.

Ce document est conservé au SHD, archives de la Guerre, cote 1 F 9.
L'armée et la Révolution de février 1848
Depuis janvier déjà, les risques d’émeutes avaient incité le ministère de la Guerre à faire acheminer près de 30 000 hommes dans Paris et sa banlieue. Lorsque l’intransigeance de Louis-Philippe vis-à-vis des mouvements d’opposition provoque les premières manifestations, le Haut Commandement met en action le plan Gérard, défini en 1839-1840. Les militaires sont alors persuadés d’un succès. Le plan Gérard prévoit en effet l’occupation de points stratégiques prédéfinis, identifiés auparavant par les chefs de corps au cours de reconnaissance effectuées dans Paris incognito. Ses instructions sont rappelées le 19 février, au moment où, les troubles se précisant, on fait acheminer dans les casernes les vivres, fourrages, munitions et outils, tandis que des renforts de cavalerie et d’infanterie portent peu à peu l’effectif à 38 000 hommes. Le plan Gérard est activé le 22 au matin, et tout permet alors de penser que les émeutes vont être rapidement réprimées. Ce plan a cependant le défaut majeur de nécessiter le concours de la Garde nationale, qui doit normalement participer au maintien de l’ordre aux côtés des troupes de ligne. Or, composée de volontaires civils pour la plupart acquis aux idées libérales, la Garde s’interpose entre les soldats et les insurgés dès le 22, avant de participer directement à l’insurrection contre la monarchie. Dépourvus d’ordres concernant cette possibilité (puisqu’il ne s’est agi jusqu’ici que d’affronter des émeutiers et non une force armée constituée), se sentant trahis par ceux qui devaient les soutenir, les troupes de ligne ne peuvent guère que s’abstenir, d’autant que les consignes sont claires et subordonnent l’action des militaires à l’autorité civile dont, dans le désordre, la Garde nationale semble être l’une des dernières incarnations. Les carences du ravitaillement, les hésitations du gouvernement, l’émiettement des effectifs par les réquisitions des maires et des commissaires de police, l’abandon des troupes à elles-mêmes, l’unanimité dont semble bénéficier l’insurrection, les contacts avec la population finissent de ruiner le moral et la combativité des soldats, qui se laissent désarmer le 24 sous la pression de la foule et sans coup férir, tandis que, une à une, presque toutes les casernes de Paris sont prises par les insurgés, sur intervention de la Garde nationale.
La mise en place d'une organisation adaptée
Mais le beau succès obtenu avec l’abdication de Louis-Philippe n’efface que pour quelques semaines les oppositions. L’instauration d’un gouvernement provisoire et le changement de régime, s’ils chassent du pouvoir une classe de dirigeants dépassés, ne peuvent en effet résoudre immédiatement et à eux seuls la misère provoquée par les crises agricole, industrielle et financière que connaît la France dans les années 1840. Le chômage et l’agitation perdurent, révélant des tensions de plus en plus nettes entre une bourgeoisie aspirant à l’ordre et des populations ouvrières qui réclament des mesures radicales en leur faveur. Dès le mois de mars, la Commission exécutive instaurée à la suite des élections à l’Assemblée nationale appelle le général Cavaignac au ministère de la Guerre. Frère d’un républicain fameux, grand chef militaire s’étant illustré en Algérie, élu dans le Lot et à Paris sans s’être présenté aux élections législatives, Cavaignac pose comme condition que l’armée soit rappelée dans Paris. Après avoir tout d’abord refusé, la Commission finit par accéder à sa demande au mois de mai, car les affrontements se précisent. Cavaignac entreprend alors de réunir le plus de troupes possibles dans la capitale, tout en préparant son action à la lumière des problèmes rencontrés en février.
Une attention particulière est tout d’abord portée au ravitaillement et au casernement, le moral des troupes ayant, en février, beaucoup souffert d’avoir pratiquement été laissées à elles-mêmes par le Haut Commandement et d’avoir dû chercher, le plus souvent en vain, des solutions de fortune pour nourrir et loger hommes et chevaux. Ces mesures ont en outre pour objectif de soustraire les soldats à la sympathies des civils, comme d’éviter d’inutiles provocations.
Une faveur particulière est également accordée à l’infanterie, dont les effectifs sont renforcés. La cavalerie ayant été pratiquement inutile dans les combats de rue, son contingent dans l’armée de Paris est diminué de 4 500 hommes.
Enfin, la dernière innovation concerne le Haut Commandement. La dispersion de l’autorité avait été l’une des causes des problèmes de ravitaillement et de réaction qu’avaient connus les unités en février. A l’époque, il n’existe en effet pas d’Etat-Major général, l’autorité se partageant entre le ministère de la Guerre et les commandants des divisions militaires. En outre, plusieurs forces armées sont destinées à participer à la répression des émeutes : l’armée, la Garde nationale, la Garde municipale, auxquelles s’ajoute en mars la Garde mobile et qui, en février, connaissaient toutes un commandement différent. Cavaignac demande alors à ce que l’on puisse, en cas de troubles, instaurer l’état de siège qui, tout en suspendant l’autorité civile, lui permettra de réunir toutes ces forces sous sa seule autorité.
Juin 1848
Lorsque, au mois de juin, la fin des ateliers nationaux provoque la révolte ouvrière, l’ensemble de ces mesures, ajouté à la collaboration active des Gardes nationale et mobile, permet de maîtriser l’émeute, notamment grâce à la concentration des troupes et à l’emploi de colonnes d’infanterie lesquelles, appuyées par des batteries d’artillerie, enlèvent les 1 500 barricades qui bloquent tout l’Est de Paris. Cavaignac aura ainsi rempli son objectif, obtenant au passage, compte tenu des compétences demandées au plus fort de l’insurrection, le retrait à son profit des cinq députés formant la Commission exécutive. Il deviendra dès lors et jusqu’au 20 décembre 1848, le chef de l’exécutif et d’un gouvernement dont l’action sera marquée par la déférence vis-à-vis des institutions républicaines et par la réaction.
